L'IA sonne-t-elle la fin de l'alternance ?

Il y a encore 20 ans, très peu de cadres étaient formés en alternance. Aujourd'hui, ils sont plus d'un million par an à emprunter cette voie. Pourtant, depuis quelques temps, l’inquiétude gonfle et la rumeur va bon train : l'IA rendrait les candidats juniors obsolètes, avant même qu'ils n'aient posé un pied en entreprise. 

Ces peurs sont-elles un vrai signal d'alarme ou une vague de panique démesurée, de celles qui émergent presque systématiquement avec l’arrivée d’une nouvelle technologie ? Chez OpenClassrooms, nous ne balayons pas ces inquiétudes d'un revers de main : nous sommes conscients que l'IA opère déjà de véritables glissements sur le marché de l'emploi, et que les jeunes, quel que soit leur parcours, y compris les diplômés de grandes écoles, sont en première ligne

Mais entreprise à mission depuis 2018, avec un objectif inscrit dans nos statuts (rendre l'éducation accessible), nous militons pour un autre modèle : un modèle où l'IA ne remplace pas les débutants, mais transforme la façon de les former et et la manière dont ils travaillent eux-mêmes. Dans cet article, on décrypte ce que disent réellement les chiffres, et pourquoi l'alternance pourrait bien être la meilleure réponse aux inquiétudes du marché du travail face à l'IA.

Le grand gel des embauches juniors : mythe ou réalité ?

Le climat ambiant a de quoi inquiéter n'importe quel jeune diplômé ou talent en reconversion. Une étude du British Standards Institution menée auprès de plus de 850 dirigeants dans sept pays a révélé que 41 % d'entre eux utilisent déjà l'IA pour réduire leurs effectifs. Près d'un quart estiment même que la majorité des tâches d'entrée de carrière pourrait être automatisée.

Et ce ressenti n'est pas anecdotique. Une étude de l'université de Stanford, menée sur des données de paie couvrant des millions de travailleurs américains, a mis en évidence un déclin marqué de l'emploi chez les 22-25 ans dans les métiers les plus exposés à l'IA générative, comme le développement logiciel ou le service client (jusqu'à 20 % de baisse pour les jeunes développeurs entre fin 2022 et septembre 2025). Signe que le phénomène dépasse la seule tech : les métiers du marketing et de la vente affichent une tendance comparable, bien que d'ampleur plus modeste.

Ces signaux doivent toutefois être maniés avec précaution, car d'autres données racontent une histoire différente. En France, les prévisions 2026 de l'Apec placent le commercial-marketing dans le trio de fonctions qui recruteront le plus de cadres cette année, aux côtés de l'informatique, pourtant réputée la plus exposée à l'IA. Près de la moitié de ces recrutements concernent des profils de moins de six ans d'expérience : les métiers que l'on dit menacés continuent d'embaucher, et d'embaucher des jeunes. Si les études peuvent apparaître contradictoires, elles révèlent une réalité : un climat d'incertitude, qui cause de nombreuses inquiétudes. 

En France, ce climat se traduit différemment : le taux de chômage des 15-24 ans atteignait 21,5 % fin 2025, en hausse de 4,6 points sur trois ans. Mais l'analyse de l’économiste Jérémy Hervelin (ZEW) offre une nuance de taille : ce taux reste, sur quarante ans, structurellement autour de 20 % en France, bien au-dessus de la moyenne de l’OCDE. Et la corrélation la plus flagrante n'est pas tant avec l'IA qu'avec la baisse récente des aides à l'embauche en alternance.  Autrement dit : avant d'accuser les algorithmes, il faut aussi regarder du côté des politiques publiques.

Ce que l'IA automatise vraiment (et ce qui résiste encore et toujours)

Bien que les chiffres ne racontent pas exactement la même histoire que la rumeur médiatique, il faut tout de même convenir du fort impact de l’IA sur les rôles des talents, en particulier pour les jeunes diplômés et les profils en reconversion. C'est là que l'étude de Stanford devient particulièrement éclairante. Ses auteurs distinguent deux usages bien différents de l'IA : 

  • les usages automatisants, où l'outil remplace directement une tâche humaine ; 

  • et les usages augmentants, où l'IA vient épauler et enrichir le travail humain. 

Quand on regarde les chiffres, sans surprise, le déclin de l'emploi junior se concentre presque exclusivement sur les métiers où l'IA automatise, tandis que les métiers où elle augmente les compétences humaines ne montrent, eux, aucun signe de recul. Cette distinction est importante, car elle offre une nouvelle lecture du sujet : le risque n'est pas l'IA en tant que telle, mais la manière dont chaque entreprise choisit de l'employer.

Un deuxième constat vient nuancer le tableau. Le Talent Shortage Survey 2026 de ManpowerGroup, mené auprès de 39 000 employeurs dans 41 pays, montre que 72 % des entreprises peinent toujours à recruter. Les compétences en IA sont même devenues la pénurie numéro un, devant l'ingénierie et l'informatique traditionnelle. 

Pour résumer : les entreprises ne cherchent pas moins de talents, mais des profils différents. Et malgré l'explosion de la demande en IA, les compétences relationnelles (comme la communication, la collaboration ou encore le travail d'équipe) restent le critère le plus recherché par les recruteurs, cité par 39 % d'entre eux.

Pourquoi l'alternance a une carte à jouer à l’ère de l’IA

Chez OpenClassrooms, nous avons une conviction : ce n'est pas l'IA qui menace l'alternance (et plus généralement, le recrutement de profils juniors), mais le réflexe court-termiste de certaines entreprises qui coupent leur pipeline de compétences plutôt que de le repenser. Or, l'alternance possède justement ce que peu d'autres canaux de recrutement offrent : une capacité d'adaptation continue, où la formation évolue au rythme du terrain plutôt qu'au rythme figé d'un cursus académique.

Un alternant formé en 2026 n'apprend pas malgré l'IA, il apprend avec elle. Une enquête menée par Stratice pour la FNADIR montre que 70 % des apprenants ont déjà recours à l'IA générative dans leur formation, essentiellement pour comprendre un cours, réviser, rechercher de l'information ou structurer une rédaction. Un usage massif, mais encore largement spontané et non encadré : c’est là où l'entreprise et le centre de formation ont un rôle décisif à jouer.

Car l'enjeu n'est pas de laisser les talents se débrouiller seuls avec ces outils. Un usage non maîtrisé de l'IA comporte de vrais risques :dette cognitive, dépendance excessive, affaiblissement de l'esprit critique, illusion de compétence face à des réponses bien tournées mais parfois erronées…


La dette cognitive, c’est quoi ?

Le terme vient d'une étude du MIT Media Lab ("Your Brain on ChatGPT“, 2025), qui a mesuré l'activité cérébrale de participants rédigeant des essais avec ou sans assistance d'IA. Le constat : lorsqu'on délègue systématiquement une tâche intellectuelle à l'IA, l'effort mental diminue sur le moment, mais la mémorisation, le sentiment d'appropriation du contenu et la capacité à refaire l'exercice seul s'affaiblissent. C'est cette dette que l'on contracte sans s'en apercevoir : chaque raccourci d'aujourd'hui se paie en compétence non construite demain.


À l'inverse, un usage cadré et pédagogique transforme l'IA en véritable accélérateur d'apprentissage et de compétences, plutôt qu'en béquille. Or ce cadre, l'alternance le fournit presque par construction. Son principe même, l'aller-retour permanent entre le centre de formation et le terrain, crée une boucle dont l'apprentissage de l'IA a besoin : l'alternant teste un outil sur des cas réels, se confronte aux limites de ses réponses, puis revient en formation pour comprendre pourquoi l'outil s'est trompé, ce qu'il aurait fallu vérifier, et comment mieux le piloter la prochaine fois. 

Là où un étudiant en cursus classique expérimente l'IA seul face à ses copies, l'alternant l'expérimente sous double supervision. Une démarche qui permet de former ce que les anglo-saxons appellent des talents "AI-ready". Être AI-ready ne signifie pas savoir rédiger un prompt, compétence que n'importe qui acquiert en quelques heures. Cela signifie savoir quand mobiliser l'IA et quand s'en passer, évaluer la fiabilité d'une réponse, garder la main sur le raisonnement plutôt que de le déléguer... Des compétences de jugement, qui ne s'apprennent pas dans un tutoriel, mais se forgent au contact de situations réelles.

Pour l'entreprise, l'équation devient alors intéressante. En formant un alternant à un usage maîtrisé de l'IA, elle ne prépare pas seulement un futur collaborateur : elle se dote d'un éclaireur. Les entreprises qui coupent leur pipeline de juniors, au contraire, se privent d'un double actif : les compétences de demain, et un levier de transformation de leurs pratiques d'aujourd'hui.

Le mot de la fin 

Contrairement à ce que pourraient laisser penser certains articles et rumeurs alarmistes, l'alternance ne meurt pas sous les attaques de l'IA : elle change de fonction et devient la voie d'entrée privilégiée des talents AI-ready, ceux capables de travailler avec ces outils plutôt que d'en dépendre. 

Pour les dirigeants de grandes entreprises comme de TPE et PME, le vrai enjeu n'est donc pas de recruter moins de juniors, mais de les recruter différemment : l'alternance, parce qu'elle articule formation actualisée et immersion en entreprise, produit ainsi des profils déjà entraînés à travailler avec l'IA, plutôt que des débutants à acculturer en partant de zéro.

Noémie Kempf

Content Strategist et créatrice du podcast The Storyline, Noémie Kempf explore les rouages du storytelling et a rédigé de nombreux articles sur la place des marques dans le futur du travail.

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Embaucher un junior ou acheter une licence IA : faut-il vraiment choisir ?